Dans l'attente de commencer la lecture de La Ritournelle de La Faim, qui a dernièrement "consacré" Jean-Marie Gustave Le Clézio, je m'empresse de me rappeler au bon souvenir du Désert (mai 1980). Et j'espère aimer autant l'objet de la consécration que ce long poème généreusement servi au lecteur par la maîtrise d'un art consommé.
Pour J.-M. G. Le Clézio, l'écriture pourrait s'apparenter au déploiement de la volonté du voyageur à relier les étapes d'une errance, censées faire accéder à la connaissance exhaustive des motivations de ce choix. Elles seraient également susceptibles d'expliquer les raisons de l'échec d'une entreprise qui n'aura pas pris la mesure d'une telle démarche, avant de s'y essayer. Cette même errance dont on peut aisément trouver l'empreinte dans Le Procès Verbal (1963) scelle Désert (1980) à la rupture du langage. L'homme y est perçu "à la merci" de la nécessité de s'exclure du langage pour mieux apprécier les vertus du silence, l'harmonie du monde, comme sait les apprécier le Hartani (métis de noir), jeune berger sourd-muet et sauvage, de qui Lalla (la nuit) aura un enfant à la fin du roman. Une marche qui donne à observer au lecteur l'immensité du désert personnifié qui le renvoie aux limites de son être. Le désert se révèle dans la splendeur d'une envergure colorée, non moins imprégnée de malices cruelles dont on ne peut saisir la nocivité qu'une fois leurs maléfices tentaculaires vous ont déjà soumis au caprice d'un rythme qui mène à l'irréversible. Désert s'offre également comme la somme des sonorités destinées à célébrer la magie d'un continent qui vous invite à explorer les recoins nommés par des références couleur locale, des renvois dont se sert l'auteur pour bien dire son Afrique idéelle. C'est ainsi que les hommes du grand cheikh Ma El Aïnine se trouvent embarqués dans un silence complice des "soldats des chrétiens". Des armées de pays européens que le traité d'Algésiras a choisis pour disposer de ces vastes étendues que la guerre sainte ne sera pas parvenue à préserver des lorgnettes française, espagnole et britannique. Le Clézio arbore ainsi la fonction aspirante et destructrice d'un désert sournois et traitre, au service de la marmaille soldatesque venue des contrées d'essence impérialiste, prête à dérouler son influence sur des terres sacrées. Pourtant le grand cheikh, légitimé par le devoir, n'entend céder à la caractéristique léonine du traité qui a plus pour vocation à asservir son peuple qu'à l'affranchir d'ignorances souvent générées au gré des traditions parfois coupables. N'écoutant que sa foi de guerrier téméraire, il entraîne à la perte des milliers d'hommes insuffisamment préparés à faire face à la puissance de feu des forces européennes. C'est la débâcle. Les survivants, parmi lesquels le jeune Nour, s'emploient à enterrer leurs frères d'arme, dans le silence assourdissant d'espaces livrés à la vision d'un champ semé de désolation et d'inertie multiforme. Nour fait son apprentissage de la vie par la tâche que lui incombe de servir de guide à un vieux guerrier aveugle, alors que la caravane est contrainte à une fuite du sud vers le nord: "la main du guerrier aveugle le poussait en avant..." Nour veut dire "Lumière". Descendant d'Al Azraq (l'Homme Bleu), il se sépare d'avec sa famille, à la recherche d'une d'une émancipation qui fera de lui l'homme que son mentor Ma El Aïnine parviendra à façonner. On ne peut s'empêcher de noter la binarité sur laquelle l'auteur choisit de structurer son roman, dressant par le fait même de ce procédé, l'inévitable opposition entre la liberté que suggère le désert et l'incarcération des villes européennes. Marseille, à travers le quartier du panier, en est la représentation. Lalla habite un bidonville de tôle ondulée et de papier goudronné. Elle n'a plus sa mère qu'elle perd très tôt. Son père, lui, meurt quelque temps avant sa naissance. Elle est élevée par sa tante qui l'oblige à participer aux tâches ménagères, la corvée d'eau entre autres. Elle trouve son répit dans la contemplation de la mer, un loisir qui l'amène à faire la connaissance de Hartani qu'elle aurait pu surnommer Es ser, autrement dit le secret. Ce dernier l'initie à un autre type de perception de la vie. Un jour, se présente un homme riche d'un certain âge, les bras chargés de cadeaux pour Lalla forcée à l'épouser ; cette dernière s'enfuit vers le désert, entraînant avec elle, l'alter Es Ser. Une nuit, voilés dans l'innocence d'un désert autrement complice, les deux jeunes personnes s'abandonnent à un mémorable titillement de sens. Elle est retrouvée inanimée dans le désert. Emmenée à Marseille où vit désormais sa tante Aamma, elle y mène une vie de bâton de chaise. S'y sent perdue, ses souvenirs occultés par le gris de la ville de Marseille, l'empêchant de revivre l'épopée des personnages qui peuplaient les histoires que lui racontaient sa tante. Une violence qui la contraint à partager les coins de rues avec des sans-abri. Elle s'y évanouit même un jour, mais cette fois, affaiblie par le souvenir de cette nuit dans le désert, désormais incarné en elle. Une trêve dans son errance lui permet enfin de trouver un travail de femme de chambre dans un hôtel miteux. Cela ne dure pas longtemps, lorsqu'elle est témoin de la mort d'un occupant (M. Ceresola, réfugié politique italien) de cette pension miséreuse, car cette scène de mort lui renvoie celle de son ami Naman, le vieux pêcheur. Tout n'est que partie remise. Ainsi, pour témoigner sa gratitude à Radicz le mendiant, qui la releva de son évanouissement, elle l'invite au restaurant. Un photographe la remarque, troublé par cette beauté sublime. Elle est vite emportée par la fureur des paillettes qui la projette au firmament de l'univers glacé, dédiée au superficiel d'un monde rompu à l'éphémère. Elle ne se laisse pas choir dans les entrailles d'un milieu vain. Choisit d'enfiler son vieux manteau marron usé avant de rentrer chez elle, de l'autre côté de la Méditerranée, pour accoucher de la petite Hawa. Relevons le schéma circulaire de cette trotte initiée par la mère, Hawa. La fille, née Lalla, mais qui prend comme nom de cover girl, Hawa, fait boucler le parcours par sa fille qu'elle appelle à son tour Hawa. Et la petite voit le jour contre le tronc du vieux figuier, là où elle-même naquit.
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